Un marché très ancien

En 1840, le britannique Thomas Adolphus Trollope de passage en Bretagne, décrivait dans un de ses récits de voyage, ces paysannes qui vendaient leurs cheveux tressés lors des foires. À la même période, en Russie des trafics étaient très actifs dans la paysannerie russe à cause de la famine et les migrants européens en partance pour New York, étaient poussés à la même extrémité. Jusqu’en 1850 les prisons anglaises fournissaient le marché et les couvents français également. C’est la première Guerre mondiale qui mit un frein à cette frénésie.

On pourrait croire que ces pratiques sont d’un autre temps. Pourtant en 2009, la crise économique espagnole était telle que les femmes espagnoles vendaient leurs cheveux pour faire face à la crise (source AFP). L’auteure Frédérique Pollet Rouyer y consacre un documentaire intitulé « Pelos » afin de savoir ce qui pousse des femmes en Europe à cette extrémité. Sur ce site internet, les femmes peuvent vendre leurs cheveux de façon anonyme. En 2016 la crise au Vénézuela pousse également 200 femmes par jour à vendre leurs cheveux environ 20 $ soit l’équivalent d’un salaire minimum mensuel. Comment en est-on arrivé là ? Du 18ème siècle à nos jours, le marché des extensions a connu une évolution formidable.

femme juive orthodoxe sheitel perruque

Femme juive Orthodoxe venue choisir sa perruque qu’on appelle « sheitel »

Avant les années 90, l’industrie du cheveu naturel était relativement restreint. C’était principalement pour approvisionner les fabricants de perruques d’Europe et des Etats-Unis. Leurs principaux clients étaient les femmes atteintes  du cancer, d’alopécie et les femmes ultra-orthodoxes. Comme cité dans la partie 1 «  Les Extensions de cheveux naturels, démêler le vrai du faux, « les cheveux proviennent principalement des pays de l’Europe de l’est et des républiques eurasiatiques de l’ex-Union soviétique (Géorgie, Arménie, Biélorussie, Russie, Ukraine, Azerbaïdjan…), des couvents de l’Europe de l’Ouest ainsi que des différents collecteurs se fournissant à l’étranger.

L’effondrement de l’Union soviétique, la modernisation de l’Europe et la croissance économique en Chine et en Inde a réduit la pauvreté, de ce fait il est devenu tellement difficile de se procurer des cheveux que les fabricants durent trouver d’autres sources d’approvisionnement.

Marché cheveux extensions coréens boutique afroAux États-Unis c’est la diaspora coréenne qui s’installa dans tous les segments de distribution et de détail de l’industrie des extensions de cheveux et des perruques en ouvrant progressivement des magasins et ainsi dominer le marché.

En Europe occidentale, la diaspora sud-asiatique est également entrée dans l’industrie capillaire Remy. C’est grâce au succès de l’industrie américaine que les distributeurs et les magasins de détail ont commencé à émerger.

Le monopole des Coréens

Avant les années 40, les temples indiens (voir article) collectaient les cheveux et les brûlaient par la suite. À partir des années 40, Les Coréens visitent l’Inde et découvrent les énormes quantités de cheveux dans les temples et y voient immédiatement une opportunité commerciale. Ils seront les premiers à exploiter ce filon et importer en masse aux États- Unis.

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Un des premiers films sur le marché des produits de beauté et des extensions détenus par les coréens aux Etats Unis

Début des années 60 le commerce explose et produit pour plus de 100 millions de dollars de bénéfices en une dizaine d’années. L’activité fonctionne si bien auprès des consommateurs afro-américains que les coréens commencèrent à s’accaparer le marché. « En 1965, les marchands coréens ont réussi à convaincre le gouvernement coréen d’interdire toutes exportations de cheveux vierges », a déclaré Aron Ranen, un cinéaste qui a documenté la marginalisation des entrepreneurs afro-américains dans l’industrie des soins capillaires dans le film Black HairCette interdiction fait en sorte que l’on ne peut acheter que les extensions et les perruques pré-fabriquées.  En d’autres termes, les cheveux coréens ne pouvaient être fabriqués qu’en Corée. Ce qui permet à la Corée du Sud d’être en position privilégiée pour exploiter le marché.

En 1966 huit pays européens et asiatiques signent un accord qui interdit l’importation de cheveux fabriqués en Chine « communiste », en Corée du Nord et Vietnam du Nord, ce qui entraîne une grande inquiétude pour les fabricants de perruques qui voient également la concurrence grandissante avec les fibres synthétiques.

Le bannissement des cheveux chinois par les américains, amena un tournant important dans le traitement des cheveux indiens humains. L’exportation vers les Etats-Unis et l’Europe était phénoménale. Il y avait plus de 300 ou 400 fabricants au milieu des années 60 qui se côtoyaient à Chennai, et les prix augmentaient tous les jours. Mais l’enthousiasme fut de courte durée lorsque les fibres synthétiques apparurent sur le marché. L’industrie de la perruque commença à décliner dans les années 80 en raison de la hausse des coûts de main-d’œuvre. Les coréens commencèrent à déplacer leurs productions en Chine. Ce qui devint une catastrophe financière pour les uns, devint une opportunité incroyable pour les autres.

L’apparition des fibres synthétiques

Début des années 70, il y avait trois grands types de fibres modacryliques utilisées dans la fabrication de perruques et postiches. Dynel modacrylique faite par l’Union Carbid, Elura modacrylique faite par Monsanto, et Kanekalon modacrylique faite par Kanogafuchi. Les fibres Dynel et Elura ne sont aujourd’hui plus produites. Kanekalon constitue actuellement la plus grande part de la perruque d’aujourd’hui et des postiches dans l’utilisation de la fibre.  Telles que le Dynel, Teklan, Verel ou le kanekalon. De toutes les fibres synthétiques ou artificielles utilisées par l’industrie de la perruque, la  fibre modacrylique est celle qui  ressemble le plus aux poils ou aux cheveux humains. Ces fibres firent largement concurrence aux cheveux humains en provenance d’Inde et d’Indonésie grâce à leur coût de production réduit et occasionnant ainsi le crash du marché du cheveu humain. Environ quarante pour cent des perruques étaient synthétiques. Du jour au lendemain, des cheveux qui valaient plus de 200 dollars, n’en valaient plus que 20 par la suite.

La folie des perruques

Entre les années 60 et 70, l’apparition des fibres synthétiques et les coûts réduits des perruques, permit aux professionnels de la coiffure, aux fabricants et aux boutiques de combiner leurs efforts afin d’en faire un produit à la mode. On appela ce phénomène le « Wig Rush ». En Europe et aux Etats Unis la frénésie ne toucha pas seulement les femmes mais aussi les hommes et les stars de la télé. Tout le monde portait des perruques et des postiches (éléments fait à partir de vrais cheveux), à Londres La « Ginchy Wig » fit un malheur, plus de 100 000 exemplaires se vendaient par mois.

Publicité des années 60 proposant des perruques en fibres synthétiques et en cheveux naturels

Le retour des cheveux naturels

Après la folie des perruques des sixties, qui n’était qu’un phénomène de mode et qui se termina à la fin des années 70, les extensions de cheveux humain firent leur réapparition. En effet les innombrables possibilités pour les fixer (colle, fixation à la kératine, cousue; clipsé, etc…), ainsi que la possibilité de les boucler, les lisser ou bien les colorer, contrairement aux fibres synthétiques, séduisirent les acheteurs de cheveux. Beaucoup diront que les célébrités sont à l’origine de cette mode, mais ce n’est qu’en partie vraie. Les professionnels du milieu affirmeront tous que les femmes noires sont les véritables précurseurs de cette mode. Traditionnellement les femmes africaines de certaines ethnies portaient déjà des extensions et ce depuis des siècles comme les femmes du peuple Mbalantu de Namibie.

Alors en France?

À Paris les premiers fournisseurs furent les juifs qui fournissaient déjà les salons de coiffures « européens blancs », en produits de coiffure et accessoires, qui proposèrent des produits ethniques suite à une demande très forte émanant des communautés afropéennes. À la même époque, les premiers indiens et pakistanais originaires du Penjab et du Cachemire, deux régions communes aux deux pays, s’établissent dans les quartiers populaires de Strasbourg Saint Denis et  Château d’eau. La politique migratoire intransigeante de l’Angleterre à la fin des années 80 poussa beaucoup d’entre eux en France, ils seront rejoints par la suite par de nombreux sri-lankais fuyant la guerre civile, ces derniers ouvriront des boutiques un peu plus haut dans le Faubourg Saint Denis, entre les stations de métro Gare du Nord et La Chapelle.

Cheveux extensions afro magasin noir pakistanais indien

A Gauche: La MGC, une des premières boutiques spécialisées en cosmétique Afro ouverte dans les années 80 par les juifs. A droite: Un propriétaire pakistanais installé dans les années 90 dans le quartier de château D’eau.

C’est tout naturellement que ces derniers proposèrent des extensions Remy grâce à la disponibilité en quantité énorme dans leur pays d’origine et grâce aux fournisseurs américains qui exportaient beaucoup en Europe.

Il faut quand même préciser que si la mode était aux perruques et aux postiches dans les années 60 et 70, les femmes noires en France ne suivaient pas du tout cette mode. En effet, cette période fut celle des mouvements des droits civiques des noirs américains, mouvement qui fut suivi de près en France. Au sommet de sa popularité l’Afro incarnait la beauté des noirs. Ce style représentait un désaveu des normes de beauté eurocentriques. De plus il n’était pas coutume pour ces femmes, enfants de parents originaires d’Afrique, de porter des extensions autres que les mèches dédiées aux tresses.

Femmes noires africaines J.D. Okhai Ojeikere cheveux naturels

Femmes africaines 1963. Photos de J.D. Okhai Ojeikere

Aujourd’hui

Le marché du cheveu est florissant. Une femme noire dépense six fois plus qu’une femme caucasienne en produits de beauté et extensions. Le marché de l’exportation de cheveux indiens est estimé à une valeur d’environ 393,5 millions de dollars par an, avec un taux de croissance annuel entre 10 et 30 pour cent.

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Magasin d’extensions au Cameroun

L’Afrique est un marché privilégié. Son marché des tissages, perruques et extensions est actuellement  estimé à 6 milliards de dollars  par an et en plein essor. Le marché est tellement grand que des poids lourds tels que Unilever et L’Oréal investissent massivement dans les produits de soins capillaires africains. Les plus gros importateurs sont: le Nigeria,l’Afrique du Sud, le Ghana, le Congo, l’ Angola et l’ Afrique orientale. Avec une population de plus de 400 millions de femmes africaines âgées de moins de 40 ans, le marché de cheveux humains en Afrique est très susceptible de poursuivre sa croissance.

 

Sources et Lexique

« Kanekalon » est une marque déposée dans les années 1980 par la Kanekalon Corporation, une société japonaise existant depuis plus de 60 ans. Les fibres synthétiques Kanekalon sont réalisées à partir d’acrylonitrile et de vinyl chloride. 

« Toyokalon » est une marque déposée en 1971 par l’industriel japonais Toyo Kagaky Kabushiki Kaisha. Jusque là, et depuis 1952 – date de leur naissance, les fibres en question ne portaient pas de dénomination marchande enregistrée. La fibre Toyokalon est donc la toute première fibre synthétique à avoir été commercialisée au monde.

Les fibres synthétiques Modacrylic: Les fibres Modacryliques constituent une autre famille de fibres synthétiques. Il s’agit de fibres réalisées à partir de polymères contenant 35 à 80% d’acrynolitrile. Elles ont été conçues et fabriquées pour la première fois aux Etats-Unis en 1949.

Livre : Entanglement: The Secret Lives of Hair de Emma Tarlo

Article : Mbalantu – The eembuvi-plaits of the Women