La démarche assurée, le dos droit, une voix ferme et des gestes précis, l’on ne saurait  rester indifférent face à la force  et le courage qu’il incarne. Habillé d’une chemise en tissu africain, d’un pantalon de ville et de belles chaussures en cuir noir, son sac au dos et toujours  aussi blagueur, Alphadjo Camara est une âme  qui hante désormais les murs du Salon du livre 2016, incontournable acteur de cet événement.

Alphadjo  pour les collègues et Apha pour les intimes, est un personnage assez complexe ; il cristallise curiosité et suscite tout de suite sympathie et empathie par sa joie de vivre, le regain d’énergie et de joie qu’il véhicule et libère dans son sillage, autant dire qu’il  impose respect et estime lorsqu’il ouvre la bouche.

C’est dans les couloirs  du Salon du livre et particulièrement dans le stand du Bassin Congo qui avait pour villes invitées, Pointe Noire et Brazzaville que j’ai rencontré Alphadjo. Après une brève discussion, j’ai découvert pour mon plus grand bonheur et le vôtre, une personne intéressante et un professionnel hors pair. Suite à ladite discussion,  nous avons décidé de faire un essai qui fut concluant  et  avons décidé de travailler en tandem pour les interviews, puis moi en solitaire, afin de transcrire les oraux en écrits, vous découvrirez la raison dans les lignes qui suivent.

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Pour l’instant, place à l’interview de ce mystérieux personnage.

Bonsoir à tous.  Nous avons ce soir, un invité à qui je laisse le soin de se présenter.

Bonsoir à tous les lecteurs et lectrices de Saphir voire plus, merci pour l’occasion qui m’a été donné  de m’exprimer. Me présenter a toujours été un exercice de haute voltige. Généralement, je laisse le soin à d’autres de le faire mais qu’à cela ne tienne, je vais essayer de faire une description assez brève, succincte  de ma personne ou e ce qui a trait à ma personne.

Je suis Alphadjo Camara de Guinnée Conakry. J’ai été professeur  d’Education Civique et morale, professeur de Pensée Africaine dans les lycées IFAG (Ecole de Management) et Georges Bush  de Guinée Conakry.

J’ai  par ailleurs été fondateur de l’ONG « Guinée Futur » et président par intérim de la fondation Lettério Jordano.

En plus de toutes ces casquettes,  je suis aussi journaliste-animateur  de Litteraz, lire littera Z, qui veut dire littérature de A à Z, émission qui passe sur les ondes de Nostalgie Guinée 98.2 à 11h, heure Universel tous les dimanches.

Un mot de « Litteraz » ?

C’est une émission que j’anime tous les dimanches sur Radio Nostalgie depuis 2011, à 11h. Le principe de l’émission étant basé sur le fait que l’on puisse discuter d’un livre avec son auteur ou faire un résumé ou une lecture du livre pour le plus grand bonheur de tous types de lecteurs.

Pourrait-on, Alpha, avoir  un bref aperçu de ton parcours ?

Alphadjo Camara est cet enfant né dans les confins de Kakandé le 18 juin 1988. D’aucuns vous diront Boké, une  ville qu’a traversé René Caillé, je crois en 1927. Alphadjo Camara est né non-voyant mais grâce à la volonté, le courage et l’abnégation, a pu braver son handicap  non pas par la médecine mais par la formation.

J’ai commencé par l’école primaire de Koulfanya dans la préfecture de Boké et aidé par l’association AGUIPA (association guinéenne pour la promotion des aveugles à Conakry qui n’existe plus) en tant qu’auditeur libre. Ce ne fut certes pas facile de recevoir un non-voyant mais c’était ignorer ma motivation et la qualité première caractérisant les non-voyants, celui de la capacité de la rétention voire l’assimilation d’informations et donc une bonne mémoire. J’ai passé trois ans dans cette école et aux dires des professeurs, j’étais évalué oralement, je faisais  et résolvais des opérations de mathématiques oralement. Jamais je n’ai été délaissé en classe par ce que j’étais non-voyant. En quittant cette école, j’étais major de ma promotion.

En passant, j’ai une anecdote. J’étais en classe de troisième année,  je me fixais un certain barème ; je me disais, il faudrait que je gagne un, deux voire trois à quatre 10 (note maximale) afin que je puisse aller en classe supérieure, la tête haute. Après une évaluation et notamment celle de l’Education civique, la professeure me donne un 7 au lieu d’un 9.5 ou 1, que j’attendais. Ne comprenant pas, je vais m’asseoir, me mets à pleurer quelques secondes et prends mon courage à deux mains. Je rentre voir la prof et lui demande de me mettre un à (zéro), elle est abasourdie, ce que je ne comprends pas à l’instant. Le directeur de l’école qui passait par-là, vient s’enquérir de la situation et nous écoute tous les deux, demande à la dame par la suite de mettre le zéro, malgré l’insistance de monsieur Abdoulaye Condé, directeur de Yomboya  que je tiens à féliciter ici car, a  relevé le niveau cette école malgré la précarité ; une école qui n’avait pas de mat en milieu mi-rural, mi-urbain, école construite en 1962.

Pour en revenir à l’anecdote, elle finit par me mettre 9.5 parce que j’avais  valablement répondu aux questions, j’avais fait de la précision des détails, mon crédo donc je méritais amplement cette note. Ma grand-mère qui m’appelait affectueusement Tito avait pour habitude de me dire, si tu n’es pas premier, je ne saurais comment digérer, continues à nous faire honneur. C’est ainsi que la dernière année, je suis passée de 4ième  dans une classe de 32 élèves  à premier au dernier trimestre, bousculant le troisième et le deuxième de la classe. A la lecture des résultats et remise des bulletins en fin d’année, l’émoi fut de même que la désolation des habitués du tableau d’honneur de se savoir déclassés par un handicapé et de surcroit, un non-voyant.

Avant de poursuivre l’interview, je tiens à remarquer que tu parles souvent de toi à la personne du singulier. Est-ce par narcissisme ?

Ce n’est en rien du narcissisme. Je parle de moi à la troisième personne car il est si difficile de se décrire soi-même ; je préfère donc au sens figuré, sortir de cet amas de chair, retiré mon âme si vous voulez, afin d’y faire face. Je suis un homme de projets, un homme  qui n’a de cesse d’aller de l’avant et ne peux souffler que lorsque les objectifs sont atteints, j’ai toujours les pieds sur terre et la tête sur les épaules.

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Le tandem…

Alphadjo était professeur d’Education civique, professeur de Pensée africaine, il enseignait des voyants, ce qui est non-négligeable. Un parcours assez étonnant pour un non-voyant, quelles étaient tes réelles motivations ?

Lorsqu’on vit dans un milieu gangréné par les préjugés, lorsqu’on est en bute à l’incompréhension des autres et particulièrement en Afrique ou les stéréotypes et les préjugés ont la dent dure, naitre handicapé nous donne automatiquement droit à  une étiquette ; moi, je m’y suis insurgé et pour ce faire, il fallait trouver un moyen de prouver que je pouvais faire comme eux voire mieux qu’eux. Le moyen le plus sure pour y arriver, était de pouvoir les suivre dans les activités, donc  j’ai tôt fait de comprendre que  rester à la place qui m’était assignée serait éternellement dire merci. N’oubliez pas que qui dit merci à l’autre à chaque  fois, ne saurait être satisfait car cela reviendrait réclamer ce qu’il a, et ne peut donner que selon son bon-vouloir. En cas de refus, que ferais-tu ?

Je nie de ce fait, la dépendance, il n’y a rien de fier et de digne dans la dépendance. Je me suis dit qu’il fallait que je me lève, que je me bouge et c’est ainsi que j’ai réussi à faire admettre mon handicap aux autres, voire le faire oublier. Mon hymne serait, soit l’on m’accompagne et non m’assiste, soit l’on me laisse me débrouiller tout seul.

Qu’est-ce qui t’anime ? D’où tires-tu ce courage à toutes épreuves ?

Dans la vie, nous avons tous un modèle, des personnes qui nous ont inspiré et ont joué un rôle dans nos vies. J’ai été très tôt entouré par des personnes ayant  eu une influence sur moi, le PDG de l’Harmattan qui a fondé une association, organisait des concours d’orthographe et autres, ma grand-mère institutrice, ma maman qui  a été à l’école et allait en Russie représenter la Guinée après son indépendance. Vous comprendrez et conviendrez avec moi que quelque part, j’étais obligé de suivre, j’étais obligé de  faire des efforts car abdiquer aurait été synonyme de fainéantise.

En plus de mes parents, mes proches, le PDG de l’Harmattan m’a beaucoup inspiré. J’ai grandi à ses côtés, il a ouvert sa maison d’Editions sous mes yeux. Je me disais s’il peut, non parce qu’il est blanc mais parce qu’il est un homme, alors moi aussi, je peux.

Un handicapé qui avance et qui se bouge, ce n’est pas courant. Je ne saurais comme mes confrères  qui peuvent aussi travailler, me satisfaire ou me suffire de l’allocation.

Tu es un féru de littérature, un passionné des mots. Tu as à ton compteur plus de 85 classiques que tu décortiques dans ton émission Litteraz en plus d’autres auteurs. D’où te vient cette passion de la littérature ?

J’ai toujours vécu au milieu des livres, que ce soit par ma mère, ma grand-mère, le PDG de l’Harmattan ou mes amis, j’ai très tot aimé l’odeur du livre, l’odeur e la couverture et surtout, été stimulé voire fasciné par ce qu’ils contenaient : la connaissance.

J’ai une question qui me taraude l’esprit depuis le début de cette interview ?

J’ai un ordinateur équipé d’une synthèse vocale et j’ai un scanner qui me permet de lire les courriers et les livres de même que mon  cellulaire qui est sonore.

Alpha vous l’avez compris milite pour la méritocratie et non, le griotisme. Du professorat au journalisme, peux-tu expliquer ?

Il n’y a pas eu un grand pas à franchir car qui est professeur, communique déjà. J’ai été chef de classe, délégué de classe, j’ai dirigé des voyants, j’ai aussi été leur porte-parole ; j’ai malgré moi, été mis à la place de leader car l’on voyait en moi cette farouche volonté d’avancer. Voyant la capacité que j’avais à fédérer, je me suis dit la radio, pourquoi pas.

Pour la petite histoire, tout est parti d’une proposition, d’un compliment. Je suis comme  je vous le disais fondateur de l’ONG « Guinée Future », qui a ouvert une bibliothèque « Solidarité pour le Futur » dans la commune de Matoto avec 1500 ouvrages, ladite bibliothèque est toujours en fonction. A l’époque, nous avions un programme appelé « Ronde des auteurs », programme qui nous permettait de recevoir des écoles comme St-Anne et David Diop pour ne citer que ceux-là.

Aimant communiquer, j’étais allé à la radio nationale afin de parler de cette ONG et ses réalisations, précisément à l’émission «  Club des Jeunes ». Cette association en plus de la littérature avait  un autre objectif, celui de venir en aide aux déshérités, aux orphelins. Et en tant que parrain, j’ai pu accompagner certains jeunes qui étaient motivés dans la quête de leur premier emploi en partenariat avec des école privées qui accordait une place de choix et des bourses à ces jeunes avec pour contrepartie, de verser une partie de leur salaire après obtention de l’emploi afin d’aider un autre orphelin à sortir de la précarité. Nous souhaitions ne pas briser la chaine, nous avions cette passion ardente, ce feu à garder allumé.

La technicienne (décédée aujourd’hui) de la radio me balance gentiment «  Vous avez une voix radiophonique. ». J’ai été marquée, j’ai gardé cela dans ma mémoire  et ai décidé bien des années plus tard, de m’essayer à la radio. J’y suis et n’en suis plus jamais reparti.

Avant d’aller plus loin, nous allons pouvoir souffler en apprenant à connaitre, l’Homme. Alpha est-il un cœur à prendre ?

Je ne m’attendais pas à cette question (rires), Alpha est un homme, un africain. Oui, Alpha est un cœur à prendre en ce moment.

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Alphadjo et Gabriel KINSA, le très célèbre écrivain et conteur congolais

En dehors de votre casquette de journaliste, vous faites très souvent allusion au volet associatif. Pouvez-vous nous présenter votre association ? Quels sont ses buts et ses réalisations ?

(silence)…J’ai été obligé de créer un association parce que le chemin me paraissait long, de trouver des voies et moyens adéquats me permettant d’atteindre mon objectif. Il me fallait créer une association, un orphelinat où j’aurai reçu des enfants handicapés. J’éprouvais le besoin d’aider ceux qui sont comme moi car un handicap n’est jamais facile à vivre, un handicap à certain égard, participe et renforce l’exclusion. J’avais besoin de commencer à poser les jalons de mon objectif.

J’ai été perturbé par une femme qui souhaitait sortir son enfants, sa fille de l’école où j’enseignais car ne pouvant plus payer l’écolage. J’ai donc été interpellé et ai demandé  au directeur de  garder la petite et que la dame payerait dès qu’elle le pourrait car j’enseignais dans son institution depuis 5 années sans salaire (suite à des restrictions budgétaires et des enfants du CP jusqu’au CM2 dans une même classe, je venais donner des cours gratuitement) ; cette école s’appelle George Bush, elle se situe à la commune de Matoto au quartier Sangoya. Mis au pied du mur, il  a accepté qu’elle termine l’année car je menaçais de partir mais l’année suivante, a refusé de  continuer à la prendre. Je suis allé rencontrer une femme qui a fait 35 ans au PNUD, une dame qui a souhaité plus que jamais rester dans l’anonymat et  est aujourd’hui décédé, Adja Salématou ; elle nous a accompagné pendant deux ans, payant l’intégralité de la scolarité de cette fille.

Aujourd’hui, cette ONG, cette association a des enfants, des anciens pensionnaires qui travaillent,  des enfants qui sont au collège, au lycée et en font sa fierté. Pour certaines, après l’école, certaines ont été mises à la couture pour certaines le souhaitant. La petite fille en question, fréquente aujourd’hui, l’école Nelson Mandela.

As-tu des activités au pays à titre personnel ?

La ville de Conakry n’ayant qu’une seule école des aveugles, j’ai formé bénévolement des non-voyants  au Braille afin de  leur facilité l’accès aux écoles ou la reprise de la vie professionnelle.

Depuis quand es-tu en France et pourquoi es-tu là ?

Je suis en France depuis 2013 dans le cadre des études. Je fais lettres et compte aussi faire de la Sociologie.

Avec quelle finalité ?

Enseigner et si possible aider au développement social et culturel de mon pays, voire la politique afin d’améliorer les conditions de vie des personnes de ma ville native pour commencer.

Tu es en France, l’association continue-t-elle à fonctionner ?

Il y a un intérimaire qui aujourd’hui, enseigne. J’ai accepté, délégué mais je suis l’association de près. Je suis venu en France en lançant un S.O.S, vous pouvez retrouver les traces sur internet. Je n’ai pas souhaité faire usage des fonds de l’association, je n’ai pas utilisé un centime de cette association. Ce sont des amis, des expatriés voire des amis du pays, des âmes de bonne volonté qui ont aidé au financement de mon voyage en France. Je préfère tabler sur la transparence.

Pour ceux et celles, souhaitant faire des dons, comment procéder ?

Veuillez contacter Samba Saphir ou me contacter au 07 58 58 10 25 

Quels sont les projets d’Alphadjo ?

Dans l’immédiat, je souhaiterai ouvrir un centre de formation professionnelle pour  les handicapés moteurs et les non-voyants.

Un mot pour les handicapés moteurs et les non-voyants ?

Ne pas baisser les bras et se dire qu’une vie avec le handicap est possible, le bien-être et le bonheur appartiennent  à ceux qui se battent. Au reste, il est important de savoir taire les différences, sortir des  préjugés et apprendre à connaitre les autres. Nous sommes tous égaux sur cette terre et chacun y a sa partition à jouer.

Quels sont les loisirs d’Alpha ?

J’aime bien aller au théâtre, au cinéma parce que les films en audiodescription existent. Je fais des sorties, karaoké, restaurant et autres avec des amis ou en solitaire. Je suis un home comme tout le reste, j’aime bien être entouré par les miens.